Lettre à Monsieur Rocard

Monsieur Rocard

Le 13.02.90.

Serez vous l’homme qui pourra me dire de quelle partie de la société fait partie mon épouse, lorsque je vous aurai expliqué sa situation. Si je m’adresse à vous, c’est je pense, que dans sa situation et celle de beaucoup d’autres personnes vous avez une grande part de responsabilité. Vous êtes un homme politique, pour ne pas dire politicien, tout comme l’on dit électricien, mécanicien. Pourtant si je vous dis politicien, vous n’allez pas réagir de la même façon que l'électricien ou le mécanicien, alors que vous vivez de la politique, tout comme le mécanicien vit de son métier. Disons qu’un homme politique est politique quand il à le pouvoir entre les mains, qu’il est politicien lorsqu'il n’a pas le pouvoir et qu’il fait tout ce qu’il peut pour l’avoir, surtout en promettant tout et n’importe quoi, aux dépends de tous ceux qui attendent, et qui finalement en sont toujours aux mêmes point. C’est ce que vous avez fait depuis que je vous entends, c’est-à-dire depuis 30 ans, c'est pourquoi je vous dis que vous avez une grande part de responsabilité dans la situation de mon épouse. Ainsi que pour beaucoup d’autres personnes qui sont exclues des ressources que produit notre société. Mon épouse qui est actuellement au chômage depuis 30 mois, n’a droit à aucune indemnité. Comme je vous le dis, elle n’est pas la seule malheureusement. Pourquoi est-elle au chômage ? Elle est au chômage parce qu’en 1987 j’ai comme beaucoup d’autres été licencié, et mis en préretraite de la société dans laquelle je travaillais depuis 14 ans dans la région Parisienne. Mon épouse, était assistante maternelle depuis 1980 pour la mairie de Noisiel, commune de Seine et marne que nous habitions depuis 1964. Alors que devais-je faire après ma préretraite, rester à Noisiel ! Ce qui était une solution, nous ne serions pas dans la situation que nous sommes, c'est-à-dire que mon épouse ne serait peut-être pas au chômage. Mais je ne voulais pas rester dans la région Parisienne que nous habitions depuis plus de 30 ans, nous sommes ainsi revenus dans notre Cotentin, dont nous sommes tous les deux originaire, ce qui fait que mon épouse a quitté son emploi. Comme le service public ne cotise pas aux ASSEDIC, mon épouse n’a droit à rien, et rien ce n'est pas grand chose. D'après la deuxième réponse que nous a faite les ASSEDIC, c’est la Mairie de Noisiel qui devrait assurer elle même son personnel non titulaire contre le risque de chômage, mais la Mairie de Noisiel nous a répondu que mon épouse ayant quitté son emploi pour convenance personnelle n’avait droit à rien. Je le répète, rien, ce n’est pas grand chose.

Alors est-il normal qu’un citoyen qui quitte son emploi pour une raison que j’estime valable, soit considéré comme une nullité, mais ai-je vraiment le droit d’estimer quelque chose . Mon épouse m’a suivit, elle à suivit son mari, qui, fatigué de la région Parisienne qu’il parcourait tous les jours de son travail, dans presque tous les sens, en camion pendant 15 ans, plus 14 années à parcourir Paris et la banlieue comme dépanneur, oui j'étais fatigué de cette circulation automobile. C’est une région que je ne pouvais plus supporter. C'est une région qui devient de plus en plus insupportable, pour ceux qui sont obligés comme je l'ai été en raison de mes professions. Si le problème qui nous touche en ce moment est ce qu’il est, je puis vous dire que vous non plus vous ne parviendrez pas à résoudre ce problème, pas plus que vos prédécesseurs. La solution que vous préconisez n’est pas la bonne, et la décennie qui vient me donnera raison, comme cette année 1990 me donne raison, en réponse à une lettre que j’ai écrite à Monsieur Fiterman lorsqu’il était Ministre des transports, et une autre à Monsieur Quillés, lorsqu'il était lui aussi Ministre des transports en 1985. Peut-être, si je vis encore dans 10 ans je vous en reparlerai. " A chaque jour suffit sa peine ". Pour le moment c’est la situation de mon épouse qui nous préoccupe le plus à tous les deux.

Elle est donc au chômage depuis 30 mois, après avoir travaillé comme moi, très jeune. Nous avons eu 5 enfants, que mon épouse a élevé avec toute la force de ses sentiments, et que seule les mères peuvent avoir pour leurs enfants, est-ce une raison pour être exclus de la société. Cette société qui d’une part ne peut lui donner du travail et d’autre part lui refuse tout soutien matériel. C’est une situation de déprime permanente et qui s’accentue de jour en jour, voire de mois en mois. Beaucoup d’organismes ont été créés dans notre Pays pour aider, soulager les misères d’un grand nombre de malheureux de notre Pays, mais tous ces malheureux ne peuvent être pris en charge, ils sont encore trop nombreux à mon avis, d'où la part de responsabilité de votre part à ne pouvoir résoudre ce problème qu’est le chômage. Le chômage est la plus grande plaie actuelle de notre société, et Vous non plus, comme vos prédécesseurs vous ne pourrez trouver l’antidote. Pourtant que n’avais-vous pas laissé entendre à qui voulait l’entendre que vous aviez la solution quand vous étiez dans l’opposition. Mais consolez-vous, bien que Je ne vous dise pas cela pour vous pardonner, vous n'êtes pas le seul.

Pourtant la solution contre le chômage est là, derrière nous. Il suffit à tous ces grands hommes dont vous faite partie. Grands hommes dont je dis souvent qui ne sont grands que, parce qu'à leurs yeux nous sommes petits, c’est mal nous regarder. Il suffit pour cela de regarder derrière nous, pas très loin, entre 40 et 60 ans. Vous étiez là, comme moi, jeune, nés la même année, mais vous étiez là, et certainement pas au même niveau. Si vous n’avez pas comme moi ressenti ce qu’était le monde vous ne trouverez jamais la solution contre le chômage.

J’en ai parlé dans ma lettre de 1985 à Monsieur Quillés, mais quel " grands " homme politique oserait tenir compte des réflexions d’un " petit ". N’oubliez pas que les grands hommes ne sont grands que parce qu'il y a des petits. Ce sont ces petits qui vous permettent d'être à la place là ou vous êtes, donc votre devoir est de vous en occuper. De ne laisser personne derrière, aussi loin soit-il, ou aussi bas soit-il, sans vous assurer s’il a bien le minimum de ce qu’il devrait avoir. Ors ce n’est pas le cas. Mon épouse n’a pas droit aux ASSEDIC parce que son employeur ne cotisait pas aux ASSEDIC. Mon épouse n’a pas droit à l’indemnisation de réfugiée politique parce qu’elle n’est pas réfugiée politique. Mon épouse n’a pas droit aux indemnisations de sécheresse, de trop de pluies, de pas assez de pluies, de trop de neiges, parce qu'elle n’est ni exploitante agricole, ni chef d’entreprise, ni P.D.G. des usines Renault, ni immigrée, elle est Française. Elle est mère de 5 enfants et voudrait bien retrouver sa dignité en participant à l’effort qui nous est encore nécessaire, pour aider notre dernier fils de 19 ans à poursuivre ses études.

Comme préretraité je touche 6.000 francs par mois. Si je déduis le loyer, l’eau, gaz et électricité, la taxe d’habitation, et j’en passe, je peux vous dire que le rumsteck n’est pas pour nous. Mais peu importe j’aime le bourguignon, j’aime le pot au feu et la poule au pot. J’aime les tripes que je fais moi-même et je ne me sens pas déshonoré de ne manger que les bas morceaux. Je fais moi-même à vous écouter partie des bas morceaux. Si seulement nous avions toujours les moyens financiers de nous les procurer (ces bas morceaux) quand nous en avons besoin. Mais ce n’est pas toujours le cas, et là n’est pas le seul malheur des pauvres. Les scènes de ménages dans les familles de pauvres dues aux situations financières, sont plus fréquentes et plus pénibles à supporter que vous ne pouvez l’imaginer. Vous approchez-vous assez près de ces pauvres, je ne le pense pas. L’humilité n’est pas un sentiment qui peut exister chez les personnes de votre niveau. Mais de part votre fonction, cette qualité devrait être obligatoire. Je rêve, bien sûr. Les pauvres n'ont-ils pas envers les pouvoirs publics des obligations qu'ils sont obligés de respecter. Il faut un juste retour des choses. Si je vous parle vrai c’est que c’est une phrase qui revient souvent dans votre bouche, et qui ne doit pas être valable que dans un seul sens, malgré nos différences d’instruction. Nous ne sortons pas mon épouse et moi de l'E.N.A. bien loin s’en faut. Mais nous avons comme vous, le mérite de vivre, et nous méritons les mêmes droits. Saurez-vous me comprendre, saurez-vous entendre notre appel, et celui de tous ceux qui sont comme nous les oubliés des droits, alors que nous ne sommes pas les oubliés des pouvoirs publics. Je vous le demande à quel organisme mon épouse doit-elle s’adresser ? Car c’est vous le détenteur des solutions, pour ce qui concerne le chômage et les malheurs qui en résultent.

Répondez-moi s'il-vous-plaît.

J'ai eu une réponse laconique à cette lettre, qui n'a pas donné de solutions ni amélioré notre sort. Mais quelques mois plus tard M. Rocard créait le R.M.I. Je n'ai plus jamais entendu de sa bouche prononcer ces deux mots, " parler vrai. " Influence ou coïncidence, à voir.

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