Mon père et ma mère

 

 

Mon père et ma mère à leur mariage en 1924. Mon père a 24 ans et ma mère 20 ans.

Mon père est né en 1900, lui aussi dans la Manche, à Sainteny, et il avait un frère. Ses parents s’étaient retirés à Rouen alors que nous habitions à Isigny-sur-Mer, et c’est certainement la raison pour laquelle nous les avons si peu vus. J’ai donc très peu connu ma grand mère maternel, et encore moins mon grand père maternel. Selon mon souvenir ma grand mère maternelle était souvent vêtue d'une robe noire. Je la vois surtout se penchant sur la table de toilette où elle se lavait les dents et moi, j’étais étonné parce que ses dents étaient dans un verre.

J’ai retrouvé plus tard en allant les voir, le frère et l'épouse de mon père, qui habitaient à Rouen, 496, route de Dieppe, alors que j'étais sous les drapeaux. J’espérais en allant les voir, je l’avoue, qu’ils me donneraient une petite pièce pour agrémenter mes loisirs. Ils m’ont bien offert deux francs mais j’en espérais plus ! Ces deux francs représentaient un peu plus que ma solde mensuelle de militaire, qui était de un franc quatre-vingts par mois. Ma grand-mère paternelle, n'était-elle pas riche ou bien était-elle radine ? Je n’écris pas cela pour la juger. Je raconte mes joies et mes peines, c’est tout. Quant au frère de mon père, qui était douanier, s’est fait tuer par une voiture dans une rue de Rouen il y a longtemps.

Ma grand-mère paternelle est moins présente dans ma mémoire que ma grand-mère maternelle, dont nous avons eu la chance de partager la vie dans mon enfance, qui est morte quand j’avais seize ans, elle aussi aveugle. Je pense encore souvent à elle car sa joie de vivre nous ravissait, et nous l’adorions.

Mon père était menuisier-charpentier. Pendant sa jeunesse il s'était engagé dans la marine où il était resté un certain temps. Il aimait nous en parler. A mon avis, être matelot n’a pas été son meilleur choix puisque, d'après ce que j’ai entendu, c’est dans la marine qu’il aurait appris à boire, ce qui a compromis l’entente conjugale entre mes parents. Peut-être a-t-on exagéré sa consommation présumée d’alcool. Je ne peux pas affirmer que mon père en rentrait imbibé ou ivre-mort. Je ne peux pas affirmer non plus qu’il buvait à la maison puisque le budget de la famille était très restreint voire insuffisant. Peut-être était-il entre deux vins, état qui, pour certaines personnes, serait plus désagréable à supporter que d'être entièrement ivre. La boisson n’a pas été seule responsable de la mésentente de mes parents. Dans les pages qui suivent, je décrirai des situations qui nous ont été très pénibles. Quand et comment mes parents se sont-ils connus ? Je l’ignore. Ils se sont mariés en 1924. J’ai toujours dans mes archives la photo de leur mariage et j’y remarque que mon père était plus grand que ma mère. Je vois aussi qu’ils n’étaient pas très riches et que, là où ils se sont mariés, on n’a pas, sous leurs pieds, déroulé le tapis rouge ! Les chaussures de mon père sont encore pleines de la boue dans laquelle il a dû marcher. Quand je regarde cette photo, elle renforce encore l’amour que je ressens pour mes parents. Je pense aux difficultés qu’ils ont affrontées pour nous élever tous. Mon père a été souvent malade, a beaucoup souffert. Je l’ai entendu hurler de douleur à une période de sa vie. J’ai appris plus tard qu’il avait des coliques néphrétiques.

Quand il est mort d’un cancer généralisé après avoir vécu avec un rein en moins pendant onze ans, il allait avoir 61 ans. Ma mère nous a raconté que, le jour de sa mort, elle l’a tenu seize heures durant tellement il souffrait. Chaque fois que je repense à cette scène, que nous ignorions alors, les larmes me viennent aux yeux.

LEONE

Ma sœur aînée, Leone, est née en juin 1925. Sa situation de première née ne lui a pas procuré des avantages par rapport à ses cadettes et cadets. Très tôt, pendant les vacances scolaires, elle a dû partir pour leur laisser un peu plus de pain. Elle a quitté définitivement la maison à onze ans pour être placée chez une tante de ma mère qui tenait une ferme dans la Manche. Léone y est restée longtemps, et nous ne la voyions pas souvent. Elle n’a pas été heureuse chez cette tante. Je me souviens des explications qu’elle donnait sans que j’en comprenne vraiment le sens et des larmes qu’elle versait à chaque fois qu’elle repartait me faisait pleurer.

Ma soeur aînée Léone à 11 ou 13 ans

Elle s’est mariée en septembre 1949, à vingt-quatre ans. J’avais dix-neuf ans, et ce mariage me rappelle un souvenir peu agréable.

Pour être à peu près correct à la cérémonie, j’ai dû, pour m’habiller, faire les magasins, ce dont je n'avais pas l'habitude. Il y avait cinq ans que je travaillais dans les fermes et je n'étais guère sorti de mon trou ! Il me fallait donc une veste et, à cause de mes faibles moyens financiers, j’ai choisi la moins chère. Me suis-je fait rouler ? C’est bien possible, compte tenu de mon manque de pratique pour une telle opération. Cette veste, je l’ai payée trois mille six cents francs. Je gagnais deux mille francs par mois, nourri et logé. J’avais travaillé un mois et demi pour me la payer. En plus, celle que j’ai achetée n’était pas seulement la moins chère du magasin, elle était aussi la plus petite. Trop petite pour ma taille. J'étais gêné aux entournures. J’espérais, à ce mariage, séduire une cavalière de mon âge afin de flirter un peu. Je n’ai eu comme cavalière qu’une enfant qui n’avait pas douze ans. Pour compléter le tableau, le conducteur de l’autocar qui nous transportait pour nous rendre à un endroit ou l'on devait s'amuser, s’est soudain retrouvé avec le levier de vitesse dans les mains, détaché de la boîte de vitesse. Aussi sommes-nous restés en panne pendant plusieurs heures. Ce chauffeur très sympathique, qui avait plusieurs cordes à son arc, était aussi accordéoniste et il nous a fait patienter en jouant de l’accordéon que nous écoutions tout en restant dans l’autocar ou en dansant autour.

De telles perturbations n’arrêtent pas le courant de la vie : ma sœur est toujours mariée, a eu sept enfants et a, à ce jour (en 2013), 88 ans.

MARIE-JEANNE

La deuxième de la famille était Marie-Jeanne, née en octobre 1926. Elle n’a pas, comme Léone, été obligée de partir si tôt de la maison. Son rôle a été de s’occuper de ses frères et sœurs plus jeunes (c'est-à-dire nous les quatre frères e Thérèse). Les souvenirs de ma tendre enfance avec Marie-Jeanne ne sont pas désagréables malgré son comportement envers nous. Elle avait une sacrée tâche à remplir ! Car nous, ses cadets, nous n’étions pas des anges et nous l’avons souvent fait enrager. Les enfants quels qu’ils soient et où qu’ils soient, sont toujours, heureusement, de vrais enfants, et nous, malgré les difficultés de notre vie, nous étions comme les autres.

Ma soeur Marie-Jeanne la deuxième de la famille neuf ans et demi.

Si nous avons versé plus de larmes que des enfants plus privilégiés, nous avons aussi connu plus de joies que ceux qui sont martyrisés moralement ou victimes de guerres dont les adultes sont responsables. Marie-Jeanne nous a souvent corrigés, ou a tenté de le faire. Encore fallait-il qu’elle nous attrape ! Ce qui n'était pas si facile. Elle n’hésitait pas à nous poursuivre avec un seau ou un balai qu’elle nous balançait dans les jambes, ce qui nous amusait plutôt. Imaginez la scène en tant que passager dans notre rue : vous vous promenez dans la rue quand soudain, vous voyez sortir en courant une suite d'enfants suivis d’un balai et d’un seau ! Pour des spectateurs, c’était sûrement très distrayant.

Pendant quelque temps, Marie-Jeanne a travaillé dans une famille comme bonne à tout faire, à Paris ou dans la Région parisienne. Quand elle est revenue, elle s’exprimait avec l’accent parisien. Ce qui nous faisait surtout rire, c’était notre grand-mère maternelle qui l’imitait pour parler pointu ! Ça valait le coup ! Je l’entends encore après tant de décennies.

Marie-Jeanne s’est mariée en 1949, avant ma sœur aînée. Son cortège de mariage a emprunté un moyen de transport plutôt moyenâgeux : une carriole attelée que je conduisais. Marie-Jeanne trouvait que je ne poussais pas suffisamment le cheval et voulait, comme à son habitude, montrer son autorité. Alors, pour la satisfaire et lui démontrer que je savais mener les chevaux, je me suis mis debout dans la carriole et ai excité la jument, qui ne demandait que ça. À cette époque j'étais valet de ferme et je savais manier le fouet et conduire les chevaux.

Pour finir, ayant semé tout le monde, Marie-Jeanne m’a engueulé en arrivant parce que j’étais allé trop vite ! Heureusement, la suite de la noce s’est bien passée.

Après son mariage, elle est entrée avec son mari dans une fabrique de camemberts où ils ont travaillé pendant toute leur vie de salariés. Ils n’ont pas eu d’enfants et sont restés mariés.

Suite....